Dana Hilliot est auteur, compositeur, essayiste, photographe et grand marcheur.
Fondateur du label Another Record en 2001, il fait partie des précurseurs du libre.
http://outsiderland.com/dissemination


Free Music Philosophy, 15 ans après…


Nous sommes en 1994. Ram Samudrala, jeune thésard en biologie moléculaire à la Ohio Wesleyan University, informaticien, et musicien (et philosophe), publie une série de textes sur le copyright américain et notamment une tribune : Free Music Philosophy* qui va constituer la pierre de touche du vaste édifice aux « Ram »-ifications (excusez le jeu de mots) complexes qu’est le mouvement copyleft aujourd’hui.


J’ai proposé, une dizaine d’années plus tard, dans mon essai intitulé de la Dissémination de la musique**, une analyse tendancieuse de ce texte. À l’époque, il me semblait important de mettre à jour dans le texte de Samudrala les soubassements idéologiques qui, à mon sens, en affaiblissaient la portée***. Je relevai notamment l’importance de la notion de dérivation (œuvres dérivées).


L’accent mis par Samudrala sur la représentation de la musique comme un flux et la prégnance perceptible dans ses propos du modèle des licences libres en informatique le conduisait à « naturaliser » en quelque sorte son objet, à adopter une structure de pensée réductrice, saturante, qui ne lui permettait pas d’envisager la complexité du problème et la pluralité des manières possibles de l’aborder. J’en appelai in fine au parricide – et avec le recul je prie R. Stallman de bien vouloir m’excuser d’avoir manié des termes aussi radicaux à son encontre.


Aujourd’hui, les choses ont bien changé. Ce qui me frappe en lisant à nouveau ce texte, par-delà l’assimilation de la création artistique à la production technique (le code informatique), c’est la préoccupation éthique dont il témoigne : « en quoi la libération de la musique est-elle éthiquement correcte ? » demande Samudrala.


Voilà un type de considérations qui, aujourd’hui, alors même que les licences de libre diffusion atteignent le nirvana de la reconnaissance institutionnelle et du succès populaire (ou sont en voie de l’atteindre), paraissent tout à fait passées de mode.


Le succès des licences Creative Commons (CC) par exemple consacre d’abord un usage pragmatique des licences, non pas en vue de défendre un point de vue éthique et politique sur les œuvres de l’art et de l’esprit, mais dans une perspective beaucoup plus étriquée : gagner en notoriété, en visibilité, s’adapter à internet, voire : se faire de l’argent.


Les thèmes cruciaux chez Samudrala : faciliter le travail collaboratif, les dérivations, la circulation des idées et des œuvres ; ces thèmes ont quasiment disparu des sites les plus populaires comme Jamendo. Ce que confirme le remplacement de Lawrence Lessig à la tête de la fondation Creative Commons par Joi Itô, un informaticien-businessman très au fait des services web « sociaux ».


Creative Commons devient au fond une start up, dont le discours désormais s’adresse aux entreprises et aux consommateurs. Alors que, sous l’égide de l’initiateur des licences CC, l’universitaire Lawrence Lessig, c’étaient avant tout les artistes et les intellectuels qui étaient visés.


Je grossis évidemment le trait, mais il est patent quand on lit les dernières interviews du nouveau patron de CC, que la perspective éthique et politique est passée sous silence au profit de la neutralité et du business, comme dans ces propos qu’il a tenu dans le Figaro de décembre 2008 : « Comme avec tous les responsables que je rencontre, j’ai présenté Creative Commons comme une infrastruc-ture neutre plutôt que comme un choix politique. Beaucoup de nos interlocuteurs pensent que nous sommes anti-business, anti-entreprise et marqués à gauche. Nous leur répétons donc d’abord que nous n’essayons pas de changer les lois, et nous n’avons aucun objectif politique. »


Nous sommes bien là à des années-lumière de la pensée de Samudrala.


Toutefois – et c’est pourquoi la situation actuelle est complexe – et donc digne d’être étudiée –, certains courants liés aux licences de libre diffusion reposent sur des conceptions tout à fait compatibles avec les thèses de notre biologiste moléculaire : ainsi, la mouvance gravitant autour de la licence Art Libre n’a jamais abandonné la référence à la première philosophie du logiciel libre et notamment à l’idée directrice forte d’un accroissement de la création par la dérivation et par la collaboration.


Autre héritage à peu près assumé : la perspective éthique et/ou politique. Actuellement en France, celle-ci se situerait plutôt du côté du site dogmazic.net de l’association Musique-Libre dont le forum est riche de nombreuses contributions.


Sur ce, je vous invite à lire ou à relire ce document préhistorique et à prolonger votre recherche en explorant la page consacrée aux pseudo-intellectuals ramblings qui recèle moults textes, parfois anecdotiques, parfois très inspirants.


Et merci à Monsieur Samudrala pour son coup de génie ! DCL


* Pour lire le texte, scrooglez les mots-clés : samudrala, philosophie, musique, libre.
** Pour lire l’essai, scrooglez : dana, hilliot, dissémination, musique.
*** Chapitre 6-1 : « d’une embarrassante paternité »


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