> Nina Paley a mis cinq ans à écrire, dessiner, animer, réaliser, produire seule son film d’animation Sita chante le blues qui rencontre un grand succès à travers le monde, le film ayant déjà remporté une trentaine de prix et récompenses. Partisane de la gestion individuelle, la réalisatrice a choisi de diffuser son film sous licence libre…
Qu’un auteur autorise la circulation sans entrave de ses œuvres laisserait croire à un renoncement à toute forme de revenu. C’est l’inverse qu’elle vous soutiendra.
Très pragmatique, Nina Paley a délibérément opté pour le Libre car elle considère qu’elle gagnera bien plus d’argent en libérant son œuvre qu’en le gardant enfermé dans le carcan figé du copyright où toute copie non autorisée est illégale. Elle va même plus loin : elle a choisi une licence libre* qui incite à l’appropriation du film. Ainsi, n’importe qui peut librement créer, fabriquer, vendre des œuvres nouvelles, des adaptations, des produits dérivés, en toute légalité et en toute liberté.
Voici comment elle décrit sa démarche…
blog.ninapaley.com
Comprendre les contenus libres
Un contenu est une ressource illimitée. Aujourd’hui, les gens peuvent faire des copies parfaites de contenus numériques pour rien. C’est pour cela que nombre de personnes pensent que les contenus ne coûtent rien** — mais c’est parce que leur copie ne coûte rien. Et c’est une BONNE CHOSE.
Pensons « contenu » (la culture) comme de l’eau. Où va l’eau, fleurit la vie. Le contenu est libre, comme l’eau dans la rivière
Les contenants — les objets physiques comme les livres, les DVD, les disques durs, les vêtements, les poupées, les imprimés — ne sont pas gratuits. Ce sont des ressources limitées. Nul ne s’attend à ce que ces objets soient gratuits et les gens ne trouvent pas de problème à les acheter pour les avoir.
Il faut penser « contenants » — livres, DVD, disques durs — comme des récipients ou des pots. Et ces pots apportent une utilité qui accroissent la valeur de l’eau. S’il vous est possible d’aller boire gratuitement l’eau à la rivière, tant mieux — et cette liberté ne réduira en rien la valeur des récipients. Bien au contraire. Plus les fleuves peuvent s’écouler, plus l’utilité et la valeur des récipients augmentent.
Utiliser des ressources illimitées pour vendre des ressources limitées
Restons sur cette métaphore de l’eau : les monopoles du copyright sont des tentatives d’édification d’immenses barrages pour un contrôle total des flux naturels et n’accorder qu’une distribution au compte goutte.
Lorsque les Grands Médias enferment la culture de cette façon, c’est comme s’ils enfermaient l’eau. Et une eau qui stagne ne donne rien de bon : les poissons meurent, les moustiques pullulent. L’eau faite pour circuler n’a plus ni source ni lieu où se déverser.
Artiste - Public - Entrepreneur
Les Artistes ne « détiennent » pas la culture. Ce qui leur appartient, par contre, c’est leur nom (BY = paternité).
Tout artiste qui a pu bénéficier du soutien d’une communauté de fans sait combien le pouvoir de son nom est récompensé de manière généreuse par le public. Les gens souhaitent notre prospérité. Ils veulent que leur argent et leur soutien nous parviennent.
En conséquence, la coopération entre un artiste et un fabricant de produits dérivés peut être très précieuse. Un livre dédicacé a plus de valeur qu’un livre sans dédicace. Les fabricants qui coopèrent avec les artistes — et qui notamment partagent leurs recettes avec eux — ont donc la bénédiction à la fois des artistes et et du public ; et pourront vendre encore plus de produits pour plus de chiffre d’affaires.
Creator Endorsed Mark
Ayant choisi de diffuser mon film sous licence Creative Commons CC BY SA, n’importe qui peut fabriquer et vendre des produits dérivés issus du film sans m’en demander la permission. Mais ceux qui partageront leurs recettes avec moi peuvent apposer ma signature ou encore le label Creator Endorsed Mark sur leurs produits qui seront ensuite mis en avant sur mon site web et portés à la connaissance de ma communauté de fans par le bouche à oreille.
Des produits concurrents peuvent très bien être commercialisés sans mon approbation. S’ils sont moins chers, de meilleure qualité, ou plus facilement disponible, ils peuvent tout à fait se vendre mieux que les produits labélisés Creator Endorsed Mark. Pourquoi ne le seraient-il pas ?
La compétition peut être une bonne chose. C’est même d’autant plus motivant dans un partenariat avec un fabricant de veiller au respect de ces critères : grande qualité, prix raisonnable, disponibilité. Il n’y a pas d’intérêt à faire concurrence à un bon produit. S’il existe une belle tasse Sita, une bonne adaptation romancée ou en bande dessinée à des prix abordables, pourquoi s’embêter à en produire d’autres ? Ou alors il faudrait que l’ouvrage concurrent ait de sérieuses qualités qui manquent au premier. Si la valeur ajoutée du concurrent est si grande que cela vaut plus que la valeur apportée par ma labélisation, eh bien tant mieux pour eux !
Retenez ceci : la liberté d’entreprendre, c’est aussi de la culture libre.
A présent, quelques questions courantes…
Pourquoi réaliser un livre quand le contenu est librement disponible sur Internet ?
Parce qu’il y a des limites à Internet. Vous ne pouvez ni toucher, ni sentir. La qualité des images se limite à celle de votre écran, qui peut même induire une fatigue oculaire. Les livres ont une valeur en tant qu’objet qui dépasse la valeur intellectuelle de leur contenu : les livres sont portables, tactiles et invulnérables aux coupures de courant.
Sous forme de livre d’art, ils peuvent même avoir encore plus de valeur : pelliculage de qualité, couverture en relief, encres brillantes et mates, papier texturé, très hautes résolutions…
Les livres peuvent devenir de très beaux objets en soi. Dédicadés ils deviennent des œuvres d’art. Et sont objets de collection car ils sont en éditions LIMITEES.
Le public recherche toujours une relation privilégiée avec les créateurs. Même si le contenu est gratuit, bien des fans ont le désir d’un objet physique. Et par l’achat, ils savent qu’ils apportent un soutien à l’artiste. Les produits dérivés — les objets, comme les livres, les DVD, les vêtements — jouent un rôle d’intermédiaire dans la relation artiste/public.
Pourquoi le rendre disponible librement sur internet si c’est disponible sous forme physique (livre, DVD, CD etc.) ?
Parce que si l’œuvre est libre, elle se propage. Si l’œuvre est bonne, les gens vont en parler, le partager et en faire un vrai travail de promotion. Cette propagation accomplit tout ce que la publicité fait déjà. Et c’est bien : le Libre échappe à tout contrôle, le Libre, c’est une volonté de donner en partage et rien n’est ni forcé, ni imposé, ni martelé.
Plutôt que de dépenser des sommes astronomiques pour promarteler de mauvaises publicités dans le but de vendre des contenus verrouillés, libérez les plutôt ! Et laissez-les se répandre pour qu’ils se fassent leur propre publicité. Utilisez les ressources illimitées pour vendre des ressources limitées !
Oui mais même avec Internet, je dois faire de la publicité !
Peut-être. En fait, tout dépend de votre contenu et du temps dont vous disposez. Si votre œuvre est bonne, laissez le temps travailler ! Une croissance « virale » est exponentielle même si les résultats ne sont pas immédiats.
Oui, vous pouvez faire appel à la publicité pour artificiellement attirer l’attention du public sur quelque chose qui ne semble pas les intéresser. Mais si l’œuvre n’est pas bonne, l’intérêt suscité cessera aussitôt que la publicité cessera.
Voilà notre vision du Libre. Ce n’est pas du communisme. Ce n’est pas du capitalisme tel que nous le connaissons — nous sommes loin des histoires de monopoles.
C’est la Culture Libre. Et c’est l’Entreprise Libre. DCL
* La licence Creative Commons CC BY SA qui accompagne l’oeuvre autorise sa circulation libre et gratuite et toutes formes d’exploitation commerciale à condition que : clause BY (paternité) = l’auteur soit toujours cité ; clause SA (share alike = partagé dans les même conditions) = toute reprise, modification, redistribution, commerciale ou non, se fasse sous la même licence. Pour le cas particulier de son film, il y a une restriction supplémentaire : les paroles et musiques des chansons d’Annette Hanshaw ne sont pas libres.
** L’anglais free signifiant à la fois gratuit et libre, la traduction a volontairement limité la subtilité de jeu langagier entre les deux registres.
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